Voir l’arbre

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« Était-ce le hara, le centre du corps ? (Noro senseï) regardait mais ne vit aucun seki tanden dans l’arbre qui lui faisait face. Il n’entrevit qu’une élévation continue, puisant dans le sol et se projetant vers la lumière. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p129-130 Photographie de Nguyen Thanh Thiên 2020

La pratique des 3 temps

La pratique unit 3 temps.

Je salue et les maîtres anciens sont présents. J’avance d’un pas puis d’un autre et encore d’un dans leur manière.

Je rencontre l’autre et je fais Ikkyo, je produis à nouveau leur exemple. Je vis dans ces gestes et je souffle dans le juste rythme.

Je perfectionne l’attitude et je corrige l’ambition. Ainsi je me rends capable de devenir exemple à mon tour, pour la prochaine génération.

La pratique est l’unité de ces 3 temps : passé, présent et avenir. Quand je m’établis dans cette unité, je régénère la pratique, l’enseignement et l’art.

Comprenant cela, je me réjouis et j’espère car espérer est alors raisonnable. En cet An Neuf, je vous invite à la réjouissance, à la pratique qui unit 3 temps.

Ne pas renoncer

Ceci est mon 3e essai. Les vœux viennent avec difficulté cette année. À chaque fois, je reviens à la pratique. La pratique est mon sujet. Alors comment souhaiter des vœux à mes élèves mais aussi à ceux qui ne fréquentent pas le dojo ? Ceux qui sont parents d’élèves, amis, soutiens, lecteurs…? Simplement, en leur souhaitant de pratiquer selon leur cœur, leur pensée, leur chemin de vie. Dit autrement, vivre sa vie selon nos choix et les circonstances. Aux circonstances exceptionnelles, je réponds par une adaptation judicieuse, sans renoncement.

Alors à mon 3e essai, je vous invite à ne pas renoncer et à persévérer, en prenant en compte les évènements. Ceci est étudié et pratiqué dans votre quotidien… et dans le dojo !

Contrainte et attraction

« Regardant sa pratique (celle de Noro senseï), je vois une réponse à une question fondamentale de la pensée extrême orientale. Celui qui cherche l’harmonie et la grande paix convainc pour vaincre. Sans conviction, chacun se jouerait des règles. Kong Zi, notre Confucius, souhaitait un souverain vertueux, sincère, qui puisse par son attraction unir en son royaume les plus vertueux des hommes, les plus capables aussi. Ainsi l’État se verrait fortifié par un afflux de compétences vertueuses.

Les critiques les plus virulentes de l’enseignement de Confucius vinrent de l’École des Légistes qui, se défiant de la sincérité des hommes, mit en avant la sincérité dans l’application la plus stricte des lois, traitant le Prince à l’égal du plus humble gueux.

Pour que la conduite du peuple soit pérenne et stable, il lui fallait suivre le souverain, ou l’hégémon selon la pensée orientale, sincèrement. Cette sincérité pouvait être celle de l’adhésion ou de la contrainte, de l’enthousiasme ou de la peur. Comme le stipulait Sun Zi, la première chose, lorsqu’on veut conduire une armée est d’édifier un Code des Récompenses et des Punitions. Si le peuple connaît ce qu’il doit souhaiter ou redouter, il voit clairement et agit correctement. Ensuite, il revient au souverain de privilégier tel aspect ou l’autre. Dans les arts martiaux, on peut soit suivre puis amplifier le mouvement de l’adversaire pour mieux le diriger, soit pressentir le mouvement et s’y opposer dès son origine » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p71-72

Les trois dimensions du maître

« Ma vision de Noro senseï a toujours été tridimensionnelle, immergée dans le présent, ancrée dans le passé et éperonnant le futur. Il n’y a pas d’évolution de l’enseignement du maître au vu de mon positionnement, de ma vision. De même qu’on lit un texte en saisissant chaque mot qui vient, l’appuyant sur la phrase qui en accouche, prévoyant le sens qui accourt, je perçois dans son enseignement, comme en tout enseignement, une continuité telle que chaque leçon n’a de sens que par celles qui la bordent. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p127

Étudier l’exemple

« Il est attendu du maître d’incarner les préceptes, de vivre les principes. Cet effort de tous les instants est tel qu’il suscite une véritable dévotion, un respect pour l’exemple donné. En Occident, l’élève obéit à la lettre et s’incline devant l’esprit, on révère le Livre. En Orient, il salue le maître qui donne à lire la leçon dans la chair elle-même. Noro senseï dut apprendre l’écart entre ces deux conceptions. Il ne lui était pas «naturel» que ses élèves étudient plus sa discipline qu’ils n’examinent son exemple. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p81

De retour du Japon

« À son retour parmi ses élèves, il entra dans une période d’évolution, intégrant cette leçon nouvelle, l’affinant sur dix ans. Nous devons suivre la manière de penser de Noro senseï, pas à pas, si nous désirons le comprendre réellement. Nous vivons dans un monde où tourner la page permet de connaître la suite de l’histoire. Dans l’univers asiatique, voire chinois, le lecteur déroule le parchemin pour continuer la lecture. Il s’ensuit deux possibilités : l’accès en mode discret et l’abord en mode continu. Pour Noro senseï, il y avait une continuité entre le yang et le yin. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p81

La direction des maîtres

« Les maîtres voyagent sur la Voie des arts martiaux. Ils ne sont pas retenus par la nostalgie. Pour eux, le plus beau est encore à venir. Ils pressent le pas vers la destination, l’étape du jour, quand leurs élèves et leurs contemporains les questionnent : « Mais d’où viens-tu ? » Chacun regarde dans un sens différent, le maître visant à assurer son but, l’élève se rassurant sur l’origine. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p28

Du bon usage des oppositions

« La contradiction est le propre de l’homme. »

C’est avec ces mots qu’un jour, j’ai répondu à la question de savoir si mes aspirations n’étaient pas contradictoires. Pour l’Aïkido, la contradiction réside dans la notion d’art martial de paix ou pacifique. Je considère que cette contradiction est fertile dans la mesure où le pratiquant accomplit de multiples itérations entre ces pôles que sont le martial et le pacifique avant d’aboutir au fruit qu’est le civil. En opposant le martial au pacifique, on réalise une contradiction qui n’en est pas une réellement. Le martial s’oppose au civil et le pacifique s’oppose au conflictuel. Choisir ses mots avec précision est un impératif si on désire penser clairement et agir avec bénéfice.

Si le martial maintient le cap sur le pacifique, il peut espérer servir le civil.

S’il se repaît du conflictuel, il ne sait lui trouver une issue et se condamne à une errance perpétuelle.

Si le civil élude la case martiale, espérant échapper au conflit, il s’épuise et s’abîme dans la faiblesse, pavant la voie à une soumission répétée.

Comprendre l’espace civil nous pousse à aborder ce qui se situe à sa clôture, à examiner l’osmose entre les solutions civiles et martiales.

Ce mouvement naît de l’épuisement du langage, quand les mots sont éreintés au degré où la parole n’est plus que fiel et poison et qu’elle ne possède guère plus de crédit.

Ce moment venu, les hommes se toisent en chiens de faïence, réduits au silence et prêts à mordre. La parole est tarie, le texte se délite, le contrat humain s’effrite. Advient le temps du poing et du bâton.

Aux époques où règne la violence, certains ont su garder espoir et ont maintenu qu’un humain peut se tenir debout devant un autre, qu’une articulation des volontés existe quand bien même le premier se voudrait un mur pour son second.

Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p122-123

Au son du dojo

« Dans une abbaye dont j’ai perdu le nom, dans une salle à l’acoustique unique, ressentant les courants sonores qui l’enveloppaient, Noro senseï fut subjugué par le mouvement quasi tactile du son. À cet instant, il se redressa et, les jambes fortement campées au sol, il leva ses bras, se laissant aller au passage du souffle. Tel une eau vive, le son éveilla en lui un élan qu’il souhaita toujours nous transmettre. Pour ma part, cette aspérité dans le champ de la recherche me remet en mémoire अवलोकितेश्वरAvalokiteshvara en sanscrit, 觀音Kuanyin en chinois et Kannon en japonais : Celle qui contemple le son du Monde.

Lorsque je m’égare dans le labyrinthe d’un exercice et que ma vue ne suffit plus, je me tourne vers ce qui sans être visible, m’entoure, présent mais toujours sur le départ. Le son raconte ce qui échappe à l’inattentif, nage sous la surface de la conscience et, à la fois, révèle la moindre fêlure ou, au contraire, affirme l’unité opérante de l’énoncé. Un cours, c’est une voix, une écoute et l’attention qui assemble les deux. Le son du cours m’a toujours guidé. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p136