Contrainte et attraction

« Regardant sa pratique (celle de Noro senseï), je vois une réponse à une question fondamentale de la pensée extrême orientale. Celui qui cherche l’harmonie et la grande paix convainc pour vaincre. Sans conviction, chacun se jouerait des règles. Kong Zi, notre Confucius, souhaitait un souverain vertueux, sincère, qui puisse par son attraction unir en son royaume les plus vertueux des hommes, les plus capables aussi. Ainsi l’État se verrait fortifié par un afflux de compétences vertueuses.

Les critiques les plus virulentes de l’enseignement de Confucius vinrent de l’École des Légistes qui, se défiant de la sincérité des hommes, mit en avant la sincérité dans l’application la plus stricte des lois, traitant le Prince à l’égal du plus humble gueux.

Pour que la conduite du peuple soit pérenne et stable, il lui fallait suivre le souverain, ou l’hégémon selon la pensée orientale, sincèrement. Cette sincérité pouvait être celle de l’adhésion ou de la contrainte, de l’enthousiasme ou de la peur. Comme le stipulait Sun Zi, la première chose, lorsqu’on veut conduire une armée est d’édifier un Code des Récompenses et des Punitions. Si le peuple connaît ce qu’il doit souhaiter ou redouter, il voit clairement et agit correctement. Ensuite, il revient au souverain de privilégier tel aspect ou l’autre. Dans les arts martiaux, on peut soit suivre puis amplifier le mouvement de l’adversaire pour mieux le diriger, soit pressentir le mouvement et s’y opposer dès son origine » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p71-72

Les trois dimensions du maître

« Ma vision de Noro senseï a toujours été tridimensionnelle, immergée dans le présent, ancrée dans le passé et éperonnant le futur. Il n’y a pas d’évolution de l’enseignement du maître au vu de mon positionnement, de ma vision. De même qu’on lit un texte en saisissant chaque mot qui vient, l’appuyant sur la phrase qui en accouche, prévoyant le sens qui accourt, je perçois dans son enseignement, comme en tout enseignement, une continuité telle que chaque leçon n’a de sens que par celles qui la bordent. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p127

Étudier l’exemple

« Il est attendu du maître d’incarner les préceptes, de vivre les principes. Cet effort de tous les instants est tel qu’il suscite une véritable dévotion, un respect pour l’exemple donné. En Occident, l’élève obéit à la lettre et s’incline devant l’esprit, on révère le Livre. En Orient, il salue le maître qui donne à lire la leçon dans la chair elle-même. Noro senseï dut apprendre l’écart entre ces deux conceptions. Il ne lui était pas «naturel» que ses élèves étudient plus sa discipline qu’ils n’examinent son exemple. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p81

De retour du Japon

« À son retour parmi ses élèves, il entra dans une période d’évolution, intégrant cette leçon nouvelle, l’affinant sur dix ans. Nous devons suivre la manière de penser de Noro senseï, pas à pas, si nous désirons le comprendre réellement. Nous vivons dans un monde où tourner la page permet de connaître la suite de l’histoire. Dans l’univers asiatique, voire chinois, le lecteur déroule le parchemin pour continuer la lecture. Il s’ensuit deux possibilités : l’accès en mode discret et l’abord en mode continu. Pour Noro senseï, il y avait une continuité entre le yang et le yin. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p81

La direction des maîtres

« Les maîtres voyagent sur la Voie des arts martiaux. Ils ne sont pas retenus par la nostalgie. Pour eux, le plus beau est encore à venir. Ils pressent le pas vers la destination, l’étape du jour, quand leurs élèves et leurs contemporains les questionnent : « Mais d’où viens-tu ? » Chacun regarde dans un sens différent, le maître visant à assurer son but, l’élève se rassurant sur l’origine. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p28

Du bon usage des oppositions

« La contradiction est le propre de l’homme. »

C’est avec ces mots qu’un jour, j’ai répondu à la question de savoir si mes aspirations n’étaient pas contradictoires. Pour l’Aïkido, la contradiction réside dans la notion d’art martial de paix ou pacifique. Je considère que cette contradiction est fertile dans la mesure où le pratiquant accomplit de multiples itérations entre ces pôles que sont le martial et le pacifique avant d’aboutir au fruit qu’est le civil. En opposant le martial au pacifique, on réalise une contradiction qui n’en est pas une réellement. Le martial s’oppose au civil et le pacifique s’oppose au conflictuel. Choisir ses mots avec précision est un impératif si on désire penser clairement et agir avec bénéfice.

Si le martial maintient le cap sur le pacifique, il peut espérer servir le civil.

S’il se repaît du conflictuel, il ne sait lui trouver une issue et se condamne à une errance perpétuelle.

Si le civil élude la case martiale, espérant échapper au conflit, il s’épuise et s’abîme dans la faiblesse, pavant la voie à une soumission répétée.

Comprendre l’espace civil nous pousse à aborder ce qui se situe à sa clôture, à examiner l’osmose entre les solutions civiles et martiales.

Ce mouvement naît de l’épuisement du langage, quand les mots sont éreintés au degré où la parole n’est plus que fiel et poison et qu’elle ne possède guère plus de crédit.

Ce moment venu, les hommes se toisent en chiens de faïence, réduits au silence et prêts à mordre. La parole est tarie, le texte se délite, le contrat humain s’effrite. Advient le temps du poing et du bâton.

Aux époques où règne la violence, certains ont su garder espoir et ont maintenu qu’un humain peut se tenir debout devant un autre, qu’une articulation des volontés existe quand bien même le premier se voudrait un mur pour son second.

Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p122-123

Au son du dojo

« Dans une abbaye dont j’ai perdu le nom, dans une salle à l’acoustique unique, ressentant les courants sonores qui l’enveloppaient, Noro senseï fut subjugué par le mouvement quasi tactile du son. À cet instant, il se redressa et, les jambes fortement campées au sol, il leva ses bras, se laissant aller au passage du souffle. Tel une eau vive, le son éveilla en lui un élan qu’il souhaita toujours nous transmettre. Pour ma part, cette aspérité dans le champ de la recherche me remet en mémoire अवलोकितेश्वरAvalokiteshvara en sanscrit, 觀音Kuanyin en chinois et Kannon en japonais : Celle qui contemple le son du Monde.

Lorsque je m’égare dans le labyrinthe d’un exercice et que ma vue ne suffit plus, je me tourne vers ce qui sans être visible, m’entoure, présent mais toujours sur le départ. Le son raconte ce qui échappe à l’inattentif, nage sous la surface de la conscience et, à la fois, révèle la moindre fêlure ou, au contraire, affirme l’unité opérante de l’énoncé. Un cours, c’est une voix, une écoute et l’attention qui assemble les deux. Le son du cours m’a toujours guidé. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p136

Yin et yang

« Noro Masamichi senseï racontait qu’à son retour au Japon après une longue absence, il découvrit son maître souriant pendant les techniques d’Aïkido. Il en fut très étonné et cela provoqua en lui une intense réflexion. Auparavant, il ne fallait pas sourire, être sérieux, attentif à chaque détail et manifester une résolution martiale sans faille. Il racontait qu’un jour il avait pris un grand plaisir dans un mouvement et un immense sourire lui barrait le visage. Son partenaire, je crois me rappeler qu’il s’agissait d’Arikawa Sadateru senseï, lui administra une formidable baffe et lui intima de ne pas sourire. Arikawa senseï avait des avant-bras comme des poteaux et il était souvent glissant de sueur, ce qui rendait la saisie impossible. Noro Masamichi avait bien du mal à lui faire Shiho Nage. Il devait voler plus souvent qu’à son tour aux mains d’Arikawa senseï. Un jour, à force d’entraînement, il parvint à faire usage du ki1 dans sa pratique. Avec curiosité, il invita Arikawa senseï à pratiquer et, usant de ki, il réussit à saisir son aîné et le fit voler par-dessus tête en un geste ample et magnifique. Surpris et un peu sonné, Arikawa senseï se releva et lui fit un immense sourire. Avec malice et jubilation, Noro Masamichi lui dit sobrement : «Pas sourire !».

Il est simplement dommage que les extrêmes ne sachent pas dialoguer. Si les extrêmes se révèlent incapables de dialoguer, alors les arts martiaux sont inutiles, la résolution du conflit demeure hors d’atteinte. Si nous acceptions de renoncer à évoluer, l’harmonie des contraires ne serait plus qu’une légende pour doux rêveurs. Lorsque Noro Masamichi senseï a décidé de ré-équilibrer son art en enrichissant le yang d’un apport de yin, le yang est parti et le yin a triomphé. Noro senseï n’a jamais souhaité le départ de ses élèves. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p59-60

Puissance d’espoir

« Une culture nous traverse de ses filaments, comme un mycélium, pour nous maintenir unis, malgré l’exil en une terre extrême au lieu qui nous porta en premier. Elle nous vivifie et nous prête une cohérence et une logique sur une Voie qui peint une terre, île surgissant des parchemins, peuplée de maîtres rencontrés sur un rivage de lavis.

Pour revenir à la démarche de Noro senseï, je le comprenais comme suit : «Comment vaincre si le cœur de mon adversaire s’y oppose? Comment établir une Grande Paix si l’amertume de la défaite agite son esprit? Comment justifier l’usage de la violence si le résultat est si imparfait et si éphémère?» Pour Noro senseï, il fallait que notre action, voire notre présence, touche le cœur des hommes. Il voulait durer, pacifier durablement. Il y avait une puissance d’espoir inconcevable dans la leçon qu’il nous donnait. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p79

Monsieur

« Le Maître, au début, l’uchideshi l’appelait « Monsieur », il ne pouvait pas dire « senseï » car il ne le connaissait pas encore, pas véritablement, pas depuis le cœur même de la pratique. Puis un jour, Noro senseï lui fit signe. L’élève se leva et alla au-devant de Noro senseï, au milieu, devant les autres élèves. J’imagine que ce devait être Shiho Nage. À peine l’élève eut-il saisi le poignet du maître qu’il était ailleurs, en haut, à trois mètres, puis déjà au sol, le souffle coupé par le choc de l’arrivée sur le tatami. Il avait été projeté, soulevé, aspiré. De cette découverte, de cette expérience concrète du souffle du Maître, dès cette minute, il le nomma « Senseï ». Des autres senseïs japonais, il rencontra la force. De Noro senseï, il conçut la puissance. Noro senseï était à cet égard unique, sans pareil. De ce jour, il fut régulièrement lancé à travers le tatami et parfois reçu durement au sol. Il eut des moments où il ne put se relever tant son maître avait été vif. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, pp.221-222