Ce qu’il faut retenir

« J’aimais voir ce maître qui avait tant donné et enseigné qu’il s’économisait sur le tard, évitant de ressasser ce qu’il avait transmis pendant 40 ans. Il n’avait plus le besoin de faire la bête de foire, le bras inflexible, la posture indéracinable. À ceux qui souhaitaient prendre la direction des prouesses, des prodiges et autres miracles, ce que le bouddhisme appelle la recherche des pouvoirs surnaturels, Noro senseï opposait une retenue, il ouvrait un temps pour la vision. Il laissait flotter sur sa leçon un parfum un rien désuet, d’un temps où la modestie faisait toute la politesse. Il se contentait d’inviter à contempler son jardin, son verger d’où il appelait ses élèves. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p101

La mise en beauté du geste

« [Rosette]1 y racontait le passage de la Gestapo au domicile de sa famille, la traversée des camps, Drancy, puis Auschwitz, et le retour à travers les lignes soviétiques. Sa voix m’a marqué avec force : «Parfois, le soir quand le soleil se couchait, le ciel s’embrasait de couleurs si belles qu’elles nous émouvaient d’une joie limpide. Cela, ils ne pouvaient nous l’enlever. » Puis je mettais ma tenue et me ceignais d’une ceinture noire, portant dessus mon hakama. Durant ce stage, ma pratique fut nourrie de la détermination de cette femme à jouir de la vie, pleinement. Elle fut la continuation de sa victoire par la mise en beauté du geste, une beauté fonctionnelle, née de la fonction, celle d’ajouter à la vie. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.268

1. Rosette Lévy née Schwartzenberg, hakama d’honneur remis par Noro Masamichi senseï pour ses plus de 20 ans de pratique

Ma surprise

« Noro Masamichi senseï évoquait souvent la danse pour sa capacité à habiter un espace et à émouvoir le public. Il nous invitait à suivre cet exemple et à ne pas nous satisfaire d’une capacité uniquement technique ou d’une puissance de soumission d’autrui.

Satchie Noro répondit à mes questions multiples, remplissant un vide que je n’avais su explorer. Je lui demandais ce qui avait tant intéressé son père dans la danse et qu’il n’avait su mettre en avant dans son art au point que le public ne puisse en l’observant se dire spontanément : « Mais oui, c’est un art! » À ma surprise, Satchie Noro corrigea l’angle de mon approche… » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, pp.242-243

La manière propre

« La manière propre à notre lignée de transmission requiert que le bras exprime sa puissance par l’extension et le relâchement, par un ample déploiement. Plus encore, la fréquentation des maîtres m’a révélé qu’un cœur débordant d’orgueil nous éloigne de la Voie, que ce qui n’est pas étude sincère est une réelle dispersion. À leur côté, j’ai compris que la force est soumise à un impératif de justice, voire de justesse, et qu’en ce sens, l’excès aboutit inexorablement à une culbute qui mène à son opposé, le défaut, la faiblesse, et que le reste, la pierre qui fut rejetée, est un germe de fécondité. Intérieurement, je dois veiller à renverser la cause de ma vanité et élever ce qui en moi est cause d’humilité. Par les gestes circulaires que je fais chaque jour au dojo, par ces techniques de renversement, de soulèvement et d’abaissement, j’œuvre au dehors par des processus qui opèrent au dedans, selon l’imitation et la contagion. Dans la pratique, je trouve à combler les manques et à éroder les contentements trop rapides. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.266-267

Vertu de la pauvreté

« Cette capacité du corps à s’embraser fut la leçon que je reçus au dojo. Bien qu’intuitivement je l’eus saisi enfant, il me fallut attendre l’âge adulte pour que j’accédasse à la compréhension. D’abord un fond de teinte foncée suivi de l’application de touches claires, le geste du peintre révélant la lumière renonçait aux objets et aux personnages. Avec une économie de pigments, faisant abstraction de la part sombre, il exposait des parcelles de clarté qui, à travers notre regard, devenaient chair, bois et fer. J’en conçus qu’à l’instant où l’on pourrait désespérer de la parcimonie des moyens, nos gestes atteignent un plus haut degré de vérité, par la vertu même de cette pauvreté. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p302

Un témoin

« Septembre 1971, je suis de retour à Paris avec mon diplôme de Harvard. Je vais au dojo de Maître Noro. Un style tout en élégance, en élongation, une pédagogie très claire qui décompose les phases d’un mouvement. Apparemment, un style adouci par rapport à une phase précédente, plus martiale. Mais les anciens suivaient-ils l’évolution de leur maître? L’assistant principal racontait une anecdote : Maître Noro démontrait avec un assistant stoïque, une forte torsion du poignet. A la fin, l’assistant ne bouge pas son poignet : il était cassé ! Et l’assistant principal de souligner les vertus guerrières : endurer la souffrance. Je suis les cours jusqu’en 1974. Je suis pris par mes activités de psychothérapeute, et ne reprendrai contact avec l’enseignement du maître que des années plus tard. Janvier 2000, je franchis de nouveau la porte du dojo. Odyle est toujours à son poste, à l’entrée. Je suis déconcerté par le Kinomichi : c’est, et ce n’est pas de l’Aïkido ! Alors, c’est quoi ? Je dirai que c’est le cheminement de Maître Noro sur l’Aï, l’harmonie, au cœur du système conçu par le fondateur, Maître Ueshiba. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.208

Livraison

Les cartons de livres ont été réceptionnés aujourd’hui avec un jour de retard. Les premières commandes seront expédiées dès demain et lundi. Je découvre les petits problèmes de l’auto-édition en avançant ! Merci de votre compréhension.

En attendant, je rédige les dédicaces demandées.

Ce soir, je remets les premiers exemplaires à mes élèves. Si vous êtes près de Vincennes, je serai à l’Espace Daniel-Sorano de 20h à 22h30.

1 en 3

« Toutefois, je considère que l’art du maître est plus qu’un objet pédagogique. Pour retrouver ce qu’il nous fit vivre dans le dojo, je propose d’examiner 3 joyaux : le soke, la leçon et la communauté des pratiquants. Par l’unité des 3, le dojo accueille la présence pleine du maître fondateur. Pour Noro Masamichi senseï, «Il faut sortir mon art du dojo» et je rajoute «Il faut vite faire revenir l’étude au dojo.» Il n’y a nulle opposition entre l’aller et le retour. Il y a continuité, la première proposition appelant la seconde, la seconde invitant à la première. En Orient, la contradiction ne se conçoit pas comme un dilemme, elle est une invitation à sa résolution. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p199-200

Auto-édition, mon aventure

J’ai écrit des notes de voyage sur une période d’un an. Cela a produit ce livre qui part maintenant à la rencontre de ses lecteurs. Ces notes sont devenues un carnet que j’ai vite oublié sur une étagère. À la recherche d’un autre ouvrage, je l’ai retrouvé en compagnie d’un autre manuscrit relatant une année vouée au Dokkodo de Musashi. J’ai retravaillé la forme, débusqué les fautes, demandé à des amis et à des connaissances de le lire pour me ensuite faire des suggestions.

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Au revoir

« Trois jours avant, Noro Takeharu senseï m’a appelé. Nous parlâmes brièvement. En raccrochant, je savais que j’entrais dans une nouvelle phase de mon étude. Je comprenais que j’allais passer d’un support physique du maître au support psychique ; que dorénavant, il m’apostropherait dans un murmure inaudible à autrui ; qu’il me soufflerait au plus intime de la leçon, dans mon sommeil, au moment de ma plus innocente inattention. Mon lien au maître opérait un changement que je n’avais pas imaginé si proche, si tôt. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p204