Yin et yang

« Noro Masamichi senseï racontait qu’à son retour au Japon après une longue absence, il découvrit son maître souriant pendant les techniques d’Aïkido. Il en fut très étonné et cela provoqua en lui une intense réflexion. Auparavant, il ne fallait pas sourire, être sérieux, attentif à chaque détail et manifester une résolution martiale sans faille. Il racontait qu’un jour il avait pris un grand plaisir dans un mouvement et un immense sourire lui barrait le visage. Son partenaire, je crois me rappeler qu’il s’agissait d’Arikawa Sadateru senseï, lui administra une formidable baffe et lui intima de ne pas sourire. Arikawa senseï avait des avant-bras comme des poteaux et il était souvent glissant de sueur, ce qui rendait la saisie impossible. Noro Masamichi avait bien du mal à lui faire Shiho Nage. Il devait voler plus souvent qu’à son tour aux mains d’Arikawa senseï. Un jour, à force d’entraînement, il parvint à faire usage du ki1 dans sa pratique. Avec curiosité, il invita Arikawa senseï à pratiquer et, usant de ki, il réussit à saisir son aîné et le fit voler par-dessus tête en un geste ample et magnifique. Surpris et un peu sonné, Arikawa senseï se releva et lui fit un immense sourire. Avec malice et jubilation, Noro Masamichi lui dit sobrement : «Pas sourire !».

Il est simplement dommage que les extrêmes ne sachent pas dialoguer. Si les extrêmes se révèlent incapables de dialoguer, alors les arts martiaux sont inutiles, la résolution du conflit demeure hors d’atteinte. Si nous acceptions de renoncer à évoluer, l’harmonie des contraires ne serait plus qu’une légende pour doux rêveurs. Lorsque Noro Masamichi senseï a décidé de ré-équilibrer son art en enrichissant le yang d’un apport de yin, le yang est parti et le yin a triomphé. Noro senseï n’a jamais souhaité le départ de ses élèves. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p59-60

Puissance d’espoir

« Une culture nous traverse de ses filaments, comme un mycélium, pour nous maintenir unis, malgré l’exil en une terre extrême au lieu qui nous porta en premier. Elle nous vivifie et nous prête une cohérence et une logique sur une Voie qui peint une terre, île surgissant des parchemins, peuplée de maîtres rencontrés sur un rivage de lavis.

Pour revenir à la démarche de Noro senseï, je le comprenais comme suit : «Comment vaincre si le cœur de mon adversaire s’y oppose? Comment établir une Grande Paix si l’amertume de la défaite agite son esprit? Comment justifier l’usage de la violence si le résultat est si imparfait et si éphémère?» Pour Noro senseï, il fallait que notre action, voire notre présence, touche le cœur des hommes. Il voulait durer, pacifier durablement. Il y avait une puissance d’espoir inconcevable dans la leçon qu’il nous donnait. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p79

Monsieur

« Le Maître, au début, l’uchideshi l’appelait « Monsieur », il ne pouvait pas dire « senseï » car il ne le connaissait pas encore, pas véritablement, pas depuis le cœur même de la pratique. Puis un jour, Noro senseï lui fit signe. L’élève se leva et alla au-devant de Noro senseï, au milieu, devant les autres élèves. J’imagine que ce devait être Shiho Nage. À peine l’élève eut-il saisi le poignet du maître qu’il était ailleurs, en haut, à trois mètres, puis déjà au sol, le souffle coupé par le choc de l’arrivée sur le tatami. Il avait été projeté, soulevé, aspiré. De cette découverte, de cette expérience concrète du souffle du Maître, dès cette minute, il le nomma « Senseï ». Des autres senseïs japonais, il rencontra la force. De Noro senseï, il conçut la puissance. Noro senseï était à cet égard unique, sans pareil. De ce jour, il fut régulièrement lancé à travers le tatami et parfois reçu durement au sol. Il eut des moments où il ne put se relever tant son maître avait été vif. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, pp.221-222

Ce qu’il faut retenir

« J’aimais voir ce maître qui avait tant donné et enseigné qu’il s’économisait sur le tard, évitant de ressasser ce qu’il avait transmis pendant 40 ans. Il n’avait plus le besoin de faire la bête de foire, le bras inflexible, la posture indéracinable. À ceux qui souhaitaient prendre la direction des prouesses, des prodiges et autres miracles, ce que le bouddhisme appelle la recherche des pouvoirs surnaturels, Noro senseï opposait une retenue, il ouvrait un temps pour la vision. Il laissait flotter sur sa leçon un parfum un rien désuet, d’un temps où la modestie faisait toute la politesse. Il se contentait d’inviter à contempler son jardin, son verger d’où il appelait ses élèves. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p101

La mise en beauté du geste

« [Rosette]1 y racontait le passage de la Gestapo au domicile de sa famille, la traversée des camps, Drancy, puis Auschwitz, et le retour à travers les lignes soviétiques. Sa voix m’a marqué avec force : «Parfois, le soir quand le soleil se couchait, le ciel s’embrasait de couleurs si belles qu’elles nous émouvaient d’une joie limpide. Cela, ils ne pouvaient nous l’enlever. » Puis je mettais ma tenue et me ceignais d’une ceinture noire, portant dessus mon hakama. Durant ce stage, ma pratique fut nourrie de la détermination de cette femme à jouir de la vie, pleinement. Elle fut la continuation de sa victoire par la mise en beauté du geste, une beauté fonctionnelle, née de la fonction, celle d’ajouter à la vie. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.268

1. Rosette Lévy née Schwartzenberg, hakama d’honneur remis par Noro Masamichi senseï pour ses plus de 20 ans de pratique

Ma surprise

« Noro Masamichi senseï évoquait souvent la danse pour sa capacité à habiter un espace et à émouvoir le public. Il nous invitait à suivre cet exemple et à ne pas nous satisfaire d’une capacité uniquement technique ou d’une puissance de soumission d’autrui.

Satchie Noro répondit à mes questions multiples, remplissant un vide que je n’avais su explorer. Je lui demandais ce qui avait tant intéressé son père dans la danse et qu’il n’avait su mettre en avant dans son art au point que le public ne puisse en l’observant se dire spontanément : « Mais oui, c’est un art! » À ma surprise, Satchie Noro corrigea l’angle de mon approche… » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, pp.242-243

La manière propre

« La manière propre à notre lignée de transmission requiert que le bras exprime sa puissance par l’extension et le relâchement, par un ample déploiement. Plus encore, la fréquentation des maîtres m’a révélé qu’un cœur débordant d’orgueil nous éloigne de la Voie, que ce qui n’est pas étude sincère est une réelle dispersion. À leur côté, j’ai compris que la force est soumise à un impératif de justice, voire de justesse, et qu’en ce sens, l’excès aboutit inexorablement à une culbute qui mène à son opposé, le défaut, la faiblesse, et que le reste, la pierre qui fut rejetée, est un germe de fécondité. Intérieurement, je dois veiller à renverser la cause de ma vanité et élever ce qui en moi est cause d’humilité. Par les gestes circulaires que je fais chaque jour au dojo, par ces techniques de renversement, de soulèvement et d’abaissement, j’œuvre au dehors par des processus qui opèrent au dedans, selon l’imitation et la contagion. Dans la pratique, je trouve à combler les manques et à éroder les contentements trop rapides. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.266-267

Vertu de la pauvreté

« Cette capacité du corps à s’embraser fut la leçon que je reçus au dojo. Bien qu’intuitivement je l’eus saisi enfant, il me fallut attendre l’âge adulte pour que j’accédasse à la compréhension. D’abord un fond de teinte foncée suivi de l’application de touches claires, le geste du peintre révélant la lumière renonçait aux objets et aux personnages. Avec une économie de pigments, faisant abstraction de la part sombre, il exposait des parcelles de clarté qui, à travers notre regard, devenaient chair, bois et fer. J’en conçus qu’à l’instant où l’on pourrait désespérer de la parcimonie des moyens, nos gestes atteignent un plus haut degré de vérité, par la vertu même de cette pauvreté. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p302

Un témoin

« Septembre 1971, je suis de retour à Paris avec mon diplôme de Harvard. Je vais au dojo de Maître Noro. Un style tout en élégance, en élongation, une pédagogie très claire qui décompose les phases d’un mouvement. Apparemment, un style adouci par rapport à une phase précédente, plus martiale. Mais les anciens suivaient-ils l’évolution de leur maître? L’assistant principal racontait une anecdote : Maître Noro démontrait avec un assistant stoïque, une forte torsion du poignet. A la fin, l’assistant ne bouge pas son poignet : il était cassé ! Et l’assistant principal de souligner les vertus guerrières : endurer la souffrance. Je suis les cours jusqu’en 1974. Je suis pris par mes activités de psychothérapeute, et ne reprendrai contact avec l’enseignement du maître que des années plus tard. Janvier 2000, je franchis de nouveau la porte du dojo. Odyle est toujours à son poste, à l’entrée. Je suis déconcerté par le Kinomichi : c’est, et ce n’est pas de l’Aïkido ! Alors, c’est quoi ? Je dirai que c’est le cheminement de Maître Noro sur l’Aï, l’harmonie, au cœur du système conçu par le fondateur, Maître Ueshiba. » Le voyage d’un maître, entre Ciel et Terre, p.208

Livraison

Les cartons de livres ont été réceptionnés aujourd’hui avec un jour de retard. Les premières commandes seront expédiées dès demain et lundi. Je découvre les petits problèmes de l’auto-édition en avançant ! Merci de votre compréhension.

En attendant, je rédige les dédicaces demandées.

Ce soir, je remets les premiers exemplaires à mes élèves. Si vous êtes près de Vincennes, je serai à l’Espace Daniel-Sorano de 20h à 22h30.